Alec à Manotick

Lorsque Lawren Harris, un collègue du Groupe des Sept, finit par vendre le célèbre Atelier Building en 1948, la vie commence à changer pour A. Y. Jackson, qui en est un locataire de longue date. Une nouvelle voie de métro à ciel ouvert le sépare maintenant du reste du voisinage, ses amis ont déménagé, et on lui dit qu’il doit désormais porter des chaussures en feutre dans l’atelier et tendre ses toiles au sous-sol. Cette année-là, Jackson fait appel à son ami de longue date, l’artiste Maurice Haycock, pour l’aider à trouver un terrain à vendre à proximité d’Ottawa, dans la ville de Manotick, où habite sa nièce, Constance Hamilton (5). C’est là que Jackson se fait construire une maison et un atelier conçus par M.G. Nixon : deux structures incrustées dans une colline et munies de fenêtres panoramiques donnant sur la rivière Rideau. L’artiste y emménage en 1955, à l’âge de 72 ans. D’après un journaliste, l’atelier de Manotick est « idéal pour un peintre » en raison de sa vue sur la rivière (6). Jackson partage cet avis : la façade nord est entièrement faite de fenêtres, que même sa femme de ménage n’a pas le droit de toucher (7). Arthur Lismer, un autre membre du Groupe des Sept, va même jusqu’à griffonner un portrait de Jackson dans la crasse ainsi que les mots : « Je vois à ce que personne ne nettoie les vitres (8). »

D’aucuns croient que ce changement de décor signale le début de la retraite pour Jackson, mais le principal intéressé les fait mentir. Durant ses années à Manotick, il ratisse la région, heureux de pouvoir dessiner différents endroits le long de la vallée de l’Outaouais. La Collection Firestone contient vingt-cinq esquisses réalisées par Jackson dans la vallée de l’Outaouais, de l’est du parc Algonquin jusqu’à Perth, Combermere, Eganville et les collines de la Gatineau, des lieux qui sont cartographiés le long du sentier A. Y. Jackson Trail, aménagé par l’Ottawa River Institute en 2012. Durant cette période, Jackson continue à parcourir le pays (plus particulièrement l’Ouest et le Nord Canadiens) de quatre à cinq mois par année, avant de rentrer chez lui à Manotick pour peindre des toiles à partir de ses esquisses.

5 . Wayne Larsen, A. Y. Jackson: The Life of a Landscape Painter, Toronto, Dundurn Press, 2009, p. 197.

6. W.Q. Ketchum, « A. Y. Jackson at 80: ‘The World’s a Bloody Awful Mess But With Still a Glimmer of Hope’ », The Ottawa Journal (29 septembre 1962).

7. I. Norman Smith, « In His Studio: A Sketch of A. Y. Jackson », The Ottawa Journal (23 novembre 1964).

8. O. J. Firestone, The Other A. Y. Jackson, Toronto, The Canadian Publishers, 1979, p. 36-37.

Une équipe de la CBC documente l’arrivée du célèbre A. Y. Jackson à Manotick en 1955. Elle y tourne Jackson pendant qu’il travaille en compagnie de son ami, le Dr Maurice Haycock, un peintre d’Ottawa. Le film souligne que l’artiste n’est pas à la retraite et qu’il demeure aussi actif qu’il l’était vingt ans plus tôt. Archives numériques de Radio-Canada À l'âge de 73, A.Y. Jackson peint toujours, 1955, 12 min 25 sec